samedi 6 août 2011

De la sculpture au Pic de Bure


Une oeuvre de Véronique Viala et à l'approche du Pic de Bure pour une nouvelle ouverture...

1. Du rocher à la terre

Je rêvais depuis longtemps de pétrir l’argile. Le mois dernier, je suis partie sur les petites routes sinueuses du Vivarais à la rencontre d’un atelier et de Véronique Viala, une artiste dont l’œuvre m’avait touchée et les mots attirée :

« Laisse parler tes mains
Et respire dans tes gestes
Alors
La terre et toi ne font plus qu’un
Ainsi
Une rencontre féconde est possible »

Une poésie du geste qui parlait à la grimpeuse, prête cette fois à remplacer le rocher par la terre…
Quelle liberté ! Découvrir une activité et voguer sur l’océan des sensations et des émotions sans idée de réussite ou d’objectif à atteindre.Totalement rafraîchissant et grimpeuse en extase pendant 6 jours !
La magie de modeler en groupe...
Merci à Véronique pour sa gentillesse et pour son humanité dans la transmission de son art. Le réveil du corps par une petite séance de Qi Gong, vraiment idéale pour s’oublier ensuite dans la terre. Les repas chaleureux du soir préparés par Pierre, les belles rencontres avec mes compagnes d’atelier et la soirée poésie de Guilaine autour des recueils d’André Velter…
Et plein de nouvelles idées à explorer pour grimper. La passerelle entre les deux matières, terre et rocher, comme un fil allant de soi.

2. Et de la terre au calcaire dévoluard
Les 600 mètres de face du pilier Est
Deux jours après mon retour à Sigoyer, changement de décor. Nous voilà préparant le matériel avec Arnaud pour faire l’ouverture du chantier des deux étés à venir. Une nouvelle voie au Pic de Bure. Un projet dont Arnaud rêve depuis l’automne dernier.
Nous avions fait un petit repérage de la ligne cet hiver en ski de rando. Ce matin, les alpages scintillants de rosée nous accueillent chargés comme des mulets et nous croisons Thierry le berger, accompagnés de ses deux fistons qui sortent les brebis de la bergerie. Le troupeau ondule comme de l’eau. Que c’est beau le Dévoluy ! J’en connais tous les replis mais je le redécouvre aujourd’hui avec Arnaud et je suis fière qu’il s’extasie tout autant que moi devant le pays des randonnées de mon enfance !
Un expé à la maison, c’est chouette ! 600 m de face à 30 kms de chez nous, pourquoi aller chercher plus loin ?
ô la jolie marche d'approche...
Passées les croupes vertes, nous voilà sous le pierrier du Pas du Follet. Paysage dolomitique qui a ensorcelé le grand René.
Une fois au col, l’ambiance devient plus austère. Un vent violent nous cueille et des brumes virevoltent le long de la face qui joue à cache-cache… Dire que dans la vallée, la journée s’annonce caniculaire !
l'arme absolue de l'ouvreur: les crochets réglables.
Arnaud au départ
Du Pas du Follet, nous installons une corde pour sécuriser la descente et quelques minutes plus tard, nous voilà entre les pattes du monstre, au pied de la voie Desmaison. Arnaud pense attaquer juste à droite, dans un dièdre. A première vue, le rocher n’a pas l’air si mauvais mais au-dessus de nous, la face forme comme une immense caverne. Difficile de savoir quelle est l’inclinaison du pilier qui nous attend cent cinquante mètres plus haut. Enfin, on verra bien. Commençons par le commencement…
Tu veux attaquer ?
Non, vas-y toi, je suis pas pressée. Comme ça tu me diras comment est le rocher…

Et je sens que j’ai bien fait de décliner l’offre car à peine quittée la rassurante fissure de la voie normale, tout s’effrite. Un piton, une écaille branlante, un couplage douteux de pitons car il faut faire preuve d’inventivité lorsqu’on n'a pas le matos qu’il faut, un spit enfin. Il faudra nettoyer tout ça… Au-dessus, ça semble plus compact et je prends la suite.

Ding, ding, dong...
Contrairement à notre habitude, je décide de grimper avec le perfo au baudrier et de ne pas me mettre au taquet en libre dès le départ. Le rocher est couvert de salpêtre et d’écailles fragiles. Je passe en mode artif. J’en bave mais je m’amuse comme une folle dans ma bulle. A imaginer la suite et à découvrir un pur galet qui sauve la section en libre! Au-dessus, fissure pourrie et  l’écaille fait Dong mais pour une fois (influence zénifiante du Qi Gong ?) ne me rend pas dingue. Grimper dessus OK mais pas top pour chuter. Alors à la fin de la traversée sur une série d’inversées, je pose un nouveau spit. Au-dessus ça se protège mieux et me revoilà partie en libre sur mes coinceurs que je double puis triple pour me rétablir pesamment sur du pouding branlant. Que c’est lourd un perfo lorsque ça déverse!Ca me change de la semaine artistique et écoute du corps !Mais je suis contente de l’avoir sur moi et parvenue à une petite vire, de dégainer, après moult coups de marteau plus ou moins satisfaisants pour tester la qualité du rocher. Après trois heures de travail, il est temps de changer de leader et Arnaud termine cette première longueur de 45 mètres. Il en profite pour faire un peu de nettoyage à la descente et nous laissons une corde fixe pour les copains qui doivent prendre la suite le lendemain.

A mi-chemin de la descente, Arnaud s'aperçoit qu’il a oublié les clefs du fourgon au pied de la paroi. Demi-tour, la nuit tombe ; On sent que cette belle et longue marche va vite nous devenir familière…
Joyeux repas sous les étoiles et courte nuit. Une voiture se gare. C’est Sylvain et Thibault qui toquent à la fenêtre pour récupérer du matériel.
Et quelques minutes plus tard, mon papa débarque à son tour pour faire la balade jusqu’au col avec moi et regarder nos compères à l’oeuvre. Hum, le bon gâteau au chocolat préparé par ma maman pour un réconfortant p’tit dèj… C’est sympa quand même les chantiers près de la maison !

Avec Sylvain et Thibault
3. Plus de peur que de mal

Nous voilà déjà en train de redescendre. Mon père n’a pas franchement paru convaincu  par le projet. Lorsqu’il me dit « ça ne me plaît pas beaucoup votre affaire… », je sais qu’il n’en pense pas moins… Alors j’ai passé la matinée à le rassurer, à lui expliquer la façon à mon avis sécurit que nous avons adoptée pour l’ouverture… Arnaud est resté au col quelques minutes pour faire des photos de Thibault et Sylvain et il ne devrait pas tarder à nous rejoindre. J’ai perdu patience en attendant mon papa qui met un soin particulier à refaire le sentier pour rendre la marche plus agréable. Ah si j’avais eu un piochon, je vous l’aurais remis à neuf ! Moi, je ramasse des cailloux dans l’alpage. C’est ma passion les cailloux depuis que je suis toute petite et comme d’habitude, me voilà lestée de petits sommets de pierre aux formes variées. Je continue à scruter le sol lorsque j’entends soudain Arnaud m’appeler depuis le col : Sylvain est tombé, s’est blessé mais ça a l’air d’aller…
J’abandonne mes cailloux et rejoins mon père dans le pierrier. Nous remontons anxieusement jusqu’au col. Pour le coup, le voilà rassuré...
Thibault a mouliné Sylvain jusqu’au pied et Arnaud l’a rejoint. Nous comprenons vite la gravité de la chute. Lorsque nous avons quitté le col, Sylvain se trouvait à un peu plus de 7 m du relais et le voilà maintenant sous le relais… Parti en artif dans une fissure qui a explosé au moment où il avait décidé de mettre son premier spit, il est tombé en arrachant presque tous ses coinceurs avant d’atterrir directement sur la vire inclinée à 45 degrés du relais. A la grande frayeur de Thibault, il a perdu connaissance quelques secondes avant de se réveiller. Sylvain ne peut pas marcher et le choc a été tel que les garçons appellent les secours.

Avant
Après...

La chute aurait pu être désastreuse mais heureusement, les radios à l'hôpital ont montré qu'il n'y avait rien. Sylvain est vraiment solide!
Un très grand merci aux CRS de Briançon pour leur rapidité et leur efficacité !

Le surlendemain, après une après-midi à manger des glaces chez Sylvain pour se remettre de nos émotions, Arnaud et Thibault sont retournés équiper cette deuxième longueur. Un dièdre dément, dur à grimper avec toujours une grande ambiance et ce rocher délicat, mais ça passe en libre.


Nous allons continuer tranquillement cette ouverture qui se poursuivra sûrement le printemps prochain avec toute l'équipe et le renfort d'Aymeric Clouet.


Bonne fin d’été à tous !